Extrait de la conférence du Père de VILLEFRANCHE – 16 novembre 2008

Basilique du Sacré-Cœur de Montmartre
« L’Evangile de Paul » (Rm 1, 1-16).

 

 

« Paul, serviteur de Jésus-Christ, mis à part pour annoncer l’Evangile » (Rm 1,1). Le mot de serviteur signifie l’attitude dans laquelle Dieu nous saisit dans le cadre de l’Alliance, une entrée en partenariat avec Dieu qui nous choisit par pure charité. Nous étions serviteurs de Dieu par l’intermédiaire de Moïse, nous sommes serviteurs de Dieu maintenant par la médiation de Jésus-Christ. Le lien de partenariat, d’amour avec Dieu, passe par la personne de Jésus-Christ. Ce titre choisi par Paul nous interdit de penser que Paul serait « l’inventeur du christianisme ». Paul est totalement au service de Dieu par la médiation de Jésus. C’est Jésus qui est la mesure, l’aune de tout ce que Paul va vivre. C’est quelque chose que nous n’osons peut-être pas assez réaliser. Par rapport à toute pensée ou décision, prenons-nous le temps de nous demander : par rapport à ce que Jésus représente, que vais-je choisir ? Quand nous sommes devant un affront, une offense, une injustice, pouvons-nous nous dire « je suis baptisé en Jésus-Christ, comme dirait l’apôtre Paul ‘ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi’, Dieu s’est attaché à moi dans le Christ, Lui habitant en moi et moi en Lui, qu’est-ce que je vais choisir ? » On ne peut pas s’épargner un tel rapprochement. Jésus est venu pour que nous agissions dans ce sens-là. Il y a une sorte de christocentrisme qui caractérise tous les apôtres, mais Paul en particulier : en toute décision, ce n’est pas Paul tout seul qui va réagir, mais Paul en qui Jésus est présent.

Paul a vraiment cette conviction : quand nous sommes rendus capables de poser des actes dont nous n’étions pas capables, c’est que Dieu est avec nous. Si Dieu est avec nous quelques fois, cela veut dire qu’il est disposé à être toujours avec nous : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des siècles » (Mt 28, 20). Cette promesse est à prendre très au sérieux ! L’Alliance éternelle, que rien ne peut rompre, c’est la situation de Paul : une alliance meilleure que la première, conclue avec Moïse de manière bilatérale. Dieu avait convoqué Moïse sur la montagne, il avait communiqué le Décalogue et tout ce qui s’ensuit : l’ennui, c’est que la proposition est belle, mais que si je n’obéis pas, elle est cassée ! Jésus-Christ conclut « l’Alliance Nouvelle et éternelle » le Jeudi Saint, et heureusement que le Jeudi Saint Jésus n’a pas attendu que l’on soit d’accord ! Parce que s’il avait demandé aux Douze « êtes vous d’accord pour me suivre là où je vais ? » à la veille de la Croix, il n’y avait pas grand monde pour marcher ! Judas avait déjà trahi, Pierre était prêt à renier, et les dix autres se sont enfuis assez loin pour qu’un Thomas ait mis huit jours pour revenir ! L’Alliance Nouvelle avec Jésus-Christ, comme l’Alliance qui avait été conclue avec Noé et avec Abraham, est un serment dans lequel Dieu s’engage de manière unilatérale. C’est une promesse, c’est un don, et l’avantage de l’unilatéralité, c’est que Dieu ne peut se renier lui-même : la Nouvelle Alliance vaut pour toujours, même si nous sommes infidèles. Dieu reste fidèle, et c’est quelque chose d’admirable.

Il faut accepter dans nos vies cette élection, cette « mise à part » (Rm 1,1), cette singularité donnée par Dieu. Il faut accepter -sans la moindre exclusive- d’être rendus différents par le fait que Dieu nous a rencontrés dans notre vie. Cela crée un véritable changement, comme en Paul, qui de persécuteur est devenu prédicateur, et c’est cela qui engendre véritablement la joie et la paix. La joie et la paix ne viennent pas seulement d’être selon notre caractère, notre histoire, nos gènes : la joie et la paix viennent du fait d’accéder à quelque chose de neuf qui est donné par Dieu. Notre mesure n’est pas en nous-mêmes, mais dans le Christ. L’Evangile est la bonne nouvelle de Dieu en Jésus-Christ qui vient créer en nous un support réel. Ce n’est pas une utopie, des idées vagues : en moi, ça devient vrai.

Il faut s’appuyer sur toutes les fois où on a été capable de vivre cela, pour se dire que si on a été capable de le faire cinq minutes, on peut le faire plus longtemps, jusque dans la vie éternelle ! Il faut s’appuyer, dans l’action de grâce, sur ce qui a déjà été expérimenté, pour persévérer et continuer. Paul est vraiment le maître du non-découragement. Il a été renversé une fois, et il se dit : « puisque ça a été possible une fois, ça sera possible toutes les autres fois », et c’est comme ça que les progrès deviennent continus, et qu’on arrive à la sainteté…

« L’obéissance de la foi » (Rm 1,5), c’est d’être rendus capables d’obéir à la Parole de Dieu, parce que nous croyons que Jésus-Christ est vraiment présent en nous. Un des signes de la certitude de cette présence, c’est la participation à l’Eucharistie, la communion au Corps du Christ. Jésus-Christ est vraiment présent en moi, pour vivre la Parole entendue chaque dimanche. Paul a la ferme conviction que tout ce qu’il a reçu, ce n’est pas seulement pour lui, c’est aussi pour les autres. Voilà les fondements de la mission, qui n’est pas une sorte de spécialisation, mais qui fait partie de l’identité chrétienne. Parfois, quand on ne témoigne pas devant quelqu’un, c’est qu’on ne croit pas véritablement que Dieu veut l’élargir, ni que Dieu l’a véritablement donné. Dieu peut aller en l’autre comme en nous, il ne faut pas lui mettre de limites : la puissance de Dieu est assez grande pour pénétrer au fond de notre cœur et de notre volonté.

« Dans le monde entier on proclame que vous croyez » (Rm 1,8) : c’est dans les conditions de Rome, avec son million d’habitants, sa promiscuité effroyable, des sectes venant de partout, une circulation d’idées de toutes sortes, des différences sociales extrêmes, que la foi a pu naître. Les chrétiens étaient alors une petite minorité : quelques centaines, quelques milliers, pas grand-chose…Les chiffres ne disent rien dans le domaine de la réalité, de ce que Dieu réalise. La catéchèse n’est pas faite pour « avoir du nombre », c’est Dieu qui calcule. La minorité signifie la totalité. L’élection et la foi, on pourrait comparer cela à la poignée par rapport à la valise : si je prends la poignée, c’est pour saisir toute la valise… Les baptisés sont ceux qui ont été saisis par Dieu pour prendre l’humanité toute entière. Nous expérimentons tous les jours avec notre entourage le lien de la poignée avec la valise ! Il peut y avoir de la distance, mais on est tous solidaires. N’ayons pas peur de prier pour les gens, de raconter quelque chose de notre expérience de foi. L’Evangile est Celui qui est Seigneur, et qui s’est uni à toute l’humanité pour entrer dans les cœurs.

« Dieu, à qui je rends un culte spirituel en annonçant l’Evangile de son Fils » (Rm 1, 9) : le culte rendu à Dieu est intrinsèquement lié à l’annonce de l’Evangile, c’est-à-dire au fait de croire qu’une puissance, celle du Christ par son Esprit, est à l’œuvre dans le monde. C’est assez facile au Sacré-Cœur : on pense aux messes, bien sûr, mais aussi par exemple aux vêpres : on chante les psaumes, on voit les touristes qui font le tour, des gens qui viennent par curiosité… Et qu’est ce qu’ils voient ? Qu’est-ce que Dieu leur donne de voir ? Quelles sont leurs dispositions ? Il y a vraiment une intense prière pour le monde entier : celui qui est là, celui qui est en bas, celui même qui est dans le glauque le plus effroyable, mais il y a quand même cette influence : il y a cette réalité, et la mission d’Adoration qui caractérise la Basilique du Sacré-Cœur, et cette prière pour le monde entier, c’est quand même bien dans l’esprit de Saint Paul. Quand on vient adorer, quand on vient louer, quand on vient rendre un culte, notamment au Sacré-Cœur, dans cette visibilité qui fait partie de l’histoire de la France et de Paris, on est bien en train de réaliser une conviction intime de ce persécuteur qui est devenu prédicateur, qui a été vraiment rencontré par le Christ. Ce n’est en rien de l’autosatisfaction : on entre de manière invisible dans une puissance dont on se rend bien compte qu’elle est dans cette hostie, et même si elle est dans un bel ostensoir, qu’est-ce que c’est que cette apparence du pain qui est offerte à la curiosité des uns et des autres, ou au contraire à l’adoration ? Si quelques-uns adorent, ils représentent l’adoration du monde entier. Quelques-uns, tous. Ici aujourd’hui, tout comme à Rome en 56 : quelques-uns, tous : nous portons dans le Christ le monde tout entier.