Conférence du Père Henry de
VILLEFRANCHE,
7 décembre 2008, à
« La mission pour tous »
Le récit que fait saint Luc du premier voyage missionnaire de Paul (Cf. Ac 13-14) fait ressortir l’idée de l’initiative de Dieu qui est à l’origine de la mission. La mission n’est pas seulement une stratégie de communication. A Antioche, l’Eglise est le lieu du rassemblement des chrétiens, avec une répartition des rôles dans la communauté. Luc insiste sur l’historicité de cette Eglise, la singularité des personnes : Barnabé (« fils de la prophétie »), Niger (sans doute Africain), Ménakhem (« le consolateur »), « compagnon d’enfance d’Hérode »… c’est-à-dire des gens très mêlés : des gens de toutes sortes ont été appelés par la grâce de Dieu, c’est la suréminence de l’Evangile par rapport à une simple culture. L’envoi en mission se situe au début d’une liturgie dominicale, à la clef des expressions « jeûne », et « culte du Seigneur ». Dans tout culte, il y a un élargissement concentrique qui gagne en extension, comme une conséquence directe de la transcendance de l’Evangile. « L’Esprit Saint dit » (peut-être par un homme inspiré) de « mettre à part Paul et Barnabé » : cette expression reprend la vocation d’Israël : Abraham, Moïse, David, ont été « mis à part » pour rayonner la bénédiction sur l’univers entier. Dieu touche la multitude en passant par la singularité. L’évangélisation, la mission, sont toujours une rencontre personnelle, qui manifeste la rencontre avec Dieu lui-même : Dieu est une personne, et non pas une idée. Le jeûne et la prière sont les signes d’un discernement nécessaire pour interpréter une parole qui vient de Dieu. Il n’y a pas d’immédiateté, mais une nécessité de discerner, de vérifier. Il y a une manière de se disposer à une mission donnée par Dieu lui-même : le départ est vraiment surnaturel, comme cela est rappelé à la fin (Ac 14, 24), au moment du retour à Antioche « où ils avaient été remis à la grâce de Dieu pour l’ouvre qu’ils avaient à accomplir ». Cette insistance veut dire que dans l’action, on n’est pas toujours éveillé pour repérer ce qu’il y a de plus important. C’était bien Dieu qui était à l’œuvre à travers ces aventures. Dieu ne se donne pas de manière directe. Ni Paul ni Luc n’ont compris de manière immédiate que Dieu les conduisait. Il en est de même pour nous, les activités de notre vie quotidienne sont riches des motions de l’Esprit qui nous conduit.
Au retour de la mission, il faut noter la dimension communautaire et l’importance du récit de la mission : on discerne que l’Esprit est à l’œuvre quand on est capable de raconter à quelqu’un ce qu’on vit au plan spirituel. Paul et Barnabé n’échappent pas à cette règle : tout apôtres qu’ils sont, ils ont besoin de raconter pour vérifier ce qu’ils ont fait, comme le dit le psaume « Je ne mourrai pas, je vivrai, et je raconterai les merveilles du Seigneur » (Ps 118). C’est le moteur de toute transmission de la foi, et de toute vie spirituelle : il faut raconter comment Dieu nous sauve de la mort et fait de nous des vivants.
Paul et Barnabé racontent alors « comment Dieu avait ouvert aux païens la porte de la foi » : Dieu est à l’initiative, non seulement pour envoyer les missionnaires annoncer l’Evangile, mais aussi pour ouvrir les cœurs afin que cet Evangile puisse être reçu. Si quelqu’un à compris quelque chose, ce n’est pas à cause de son habileté, mais parce que Dieu lui a ouvert le cœur. Par exemple dans Ac 16, on voit que quand Paul se rend en Grèce, il rencontre une marchande de pourpre, Lydie, qui était tout oreille « car le Seigneur lui avait ouvert le cœur aux paroles de Paul » : c’est explicite. L’Esprit Saint nous rend présents à Dieu. Il faut un temps de relecture pour comprendre combien et comment Dieu a été présent.
La mission
commence à la synagogue d’Antioche de Pisidie. La synagogue est un lieu de
rassemblement qui n’est pas proprement liturgique comme le Temple de Jérusalem.
Dans toute la diaspora, il y a une sorte de « salle polyvalente »
(« synagogue » veut dire « rassemblement »), où était
célébré un office des lectures où normalement tout juif (et pas seulement les
lévites, prêtres du Temple), était censé être capable de lire
Invité à
poursuivre cette lecture le sabbat suivant, Paul va pendant la semaine annoncer
l’Evangile dans d’autres endroits. Antioche de Pisidie était la ville de la
famille du Proconsul de Chypre, Sergius Paulus, converti par Paul, et qui avait
dû lui donner des lettres de recommandation. Lorsque Paul fait son programme de
voyage, il n’y va pas tout à fait par hasard, il se laisse guider par les
circonstances, avec la conviction qu’à travers ses rencontres, l’Esprit Saint
le conduit. Et là, à sa grande surprise, il rencontre chez les païens aussi un
bon accueil. Alors, la semaine suivante, il les amène à leur tour à la
synagogue, le lieu d’origine, le lieu de
Alors,
« Paul et Barnabé eurent la hardiesse de déclarer » : il faut
épouser cette hardiesse, l’Esprit d’audace de l’Evangile. « C’était à vous
d’abord qu’il fallait adresse
Mais cela ne
se passe pas de manière aussi simple, et une attitude qui va se répéter par la
suite, c’est que Paul sera mis en accusation et traduit devant les autorités.
Alors Paul et Barnabé « secouent jusqu’à la poussière de leurs
sandales », comme Jésus l’avait annoncé dans l’Evangile. Il faut annoncer
la paix, et ne pas insister si elle n’est pas reçue. L’Evangile nous apprend un
certain détachement par rapport à l’exaucement de nos prières, de nos
intentions qui sont pourtant bonnes (désir de conversion d’un proche…). Cela
appartient à Dieu. C’est très libérant : peut-être avons-nous été
malhabiles, mais peut-être aussi n’est-ce pas encore le moment que Dieu a
choisi. Il faut accepter cette dimension théologique et théologale de la
communion avec Dieu. Ce n’est pas automatique. C’est avant tout
Ainsi, Luc répète les mêmes éléments dans le récit de la mission à Iconium, pour montrer que nous avons-nous aussi à nous inscrire dans cette logique. Là, l’Evangile fait l’unanimité contre lui : il suscite le refus violent des juifs et des païens, c’est-à-dire de toute la société. Il y a une dimension paradoxale de l’Evangile à ne pas renier. Mais pour autant que l’on est associé au Christ dans sa Passion, cela ne veut pas dire qu’on va se jeter dans la gueule du loup ! Paul et Barnabé vont se réfugier à Derbé. Il y a un moment pour affronter la contradiction, s’exposer à la violence, comme il y a un moment pour fuir. Comme Jésus, avant son heure, a échappé à tous ceux qui voulaient l’arrêter. Il y a un temps pour annoncer, un temps pour insister, et un temps pour aller ailleurs. Il n’y a pas de solution toute faite. Dans chaque situation, nous sommes invités à nous demander « qu’est-ce que je fais ? », avec infiniment de souplesse et de docilité à cette lumière qu’est l’Esprit Saint.
Ensuite, Paul
et Barnabé « affermissent », « engagent à
persévérer » : les disciples sont invités à imiter le Christ dans
l’affrontement à la violence pour l’attachement à la foi « Il faut passer
par bien des épreuves pour entrer dans le Royaume de Dieu » (Ac 14, 22).
« Entrer dans le Royaume de Dieu » n’est pas forcément mourir, mais
vérifier que nous avons les mêmes sentiments que le Christ, les mêmes armes que
Lui, qui a supporté cette violence en pardonnant à ceux qui le persécutaient. A
chaque fois qu’on est capable de vivre cela, on entre dans le Royaume des
Cieux, on est en communion avec l’Esprit de Jésus, « par Lui, avec lui et
en Lui ». Le Royaume s’est approché de nous et nous entrons dans
« Dans chaque Eglise, ils leur désignèrent des Anciens « (Ac 14, 23), les « presbytres » (qui deviendront les « prêtres ») : les prêtres en Jésus-Christ ne sont pas de même nature que les prêtres de l’Ancien Testament, d’où une différence de vocabulaire, et le choix du mot « Anciens ». Ce ne sont pas forcément « des vieux », mais cela désigne une nouvelle institution qui dérive de la mission de Jésus-Christ lui-même. Le sacerdoce de Jésus-Christ a comme caractéristique d’être à la fois proche de Dieu et proche des hommes. C’est une double proximité, qu’on pourrait aussi appeler une double solidarité. Jésus est totalement solidaire de son Père avec qui il partage la divinité, et totalement solidaire de l’humanité, même dans son état de péché. C’est pour cela qu’il est vraiment prêtre. N’oublions pas que dans le baptême nous avons nous aussi une dignité sacerdotale, qui s’exprime et se vérifie avec cette double caractéristique : être proche de Dieu, être proche des hommes. Voilà le nouveau sacerdoce chrétien. Il faut prier pour que les prêtres, ministres du Seigneur, soient des signes de cette double proximité. Mais ce n’est pas réservé à eux, ils sont là pour que par le baptême nous puissions exercer ce sacerdoce qui nous rend proches de Dieu et de nos frères. Ces « Anciens », ces prêtres, rendent possible cette communion entre les chrétiens d’une Eglise particulière. Les prêtres partagent avec l’évêque de Rome ce service de la communion, qui caractérise les chrétiens.
Voici
maintenant un récit de la mission par Paul lui-même, dans la deuxième épître
aux Corinthiens (chapitre 8) : Paul raconte sa mission depuis
Un exemple se
trouve dans l’épître aux Romains (Rm 1, 11-12) : «j’ai un très vif
désir de vous voir… », non seulement pour enseigner, mais « pour être
réconforté avec vous et chez vous par la foi qui nous est commune » :
cela change tout ! Il n’y a pas dans l’Eglise ceux qui savent et ceux qui
ne savent pas, ceux qui parlent et ceux qui écoutent, mais nous participons
ensemble à une énergie qui vient de Dieu. Nous sommes ensemble à nous laisser
fortifier par la grâce divine, et il n’y a pas d’autre perspective. Là, tout le
monde est utile. En priant, en lisant
A la fin de l’épître, Paul reprend cette idée :: « j’ai un vif désir d’aller chez vous, pour aller ensuite en Espagne » (Rm 15, 22) : non pas seulement comme une étape de passage, mais pour recevoir le réconfort et l’aide nécessaire pour continuer. Chacun est un relais. Ceux qui ont reçu l’Evangile deviennent pourvoyeurs de l’Apôtre pour aller plus loin, et pour manifester la communion entre les communautés chrétiennes. Tout ce qui concerne la mission concerne l’Eglise entière : il y a un lien vital, dans l’Esprit Saint, avec l’Eglise-Mère (ici, Jérusalem, à travers l’organisation de la collecte pour les pauvres, maintenant, Rome). La communion entre les églises manifeste que c’est Dieu qui est à l’origine et au terme de la mission : dans l’Eglise catholique, il y a un souci d’universalité et de communion qui est caractéristique, une solidarité avec toutes les Eglises particulières, dont l’Eglise de Rome est le signe. L’amour de Dieu et l’amour du prochain, qui est le commandement nouveau de l’Evangile, est bien le principe de Paul dans sa mission. C’est l’homme tout entier, dans toutes ses dimensions, qui est engagé dans la mission.
Pour conclure,
nous trouvons une expression pleine de lumière et originale de Paul comme
« chef de mission » dans la première épître aux Corinthiens (9,
14) : c’est un cri admirable de Paul : « De même le Seigneur a
ordonné à ceux qui annoncent l’Evangile de vivre de l’Evangile. » Pour
Paul, annoncer l’Evangile est devenu comme un métier, à plein temps. « Mais
moi, je n’ai usé d’aucun de ces droits », « car annoncer l’Evangile
n’est pas pour moi un motif d’orgueil, c’est une nécessité qui s’impose à
moi : malheur à moi si je n’annonce pas l’Evangile ! »,
« c’est une charge qui m’est confiée, et mon salaire, c’est d’offrir
gratuitement l’Evangile que j’annonce, sans user des droits que cet Evangile me
confère. » Paul a été saisi par le Christ, de manière verticale, sur le
chemin de Damas, il a été éclairé sur qui était Dieu, et en même temps sur qui
étaient les hommes dans la pensée de Dieu, et le fait d’avoir été l’objet de la
révélation de Dieu oriente son existence dans cette révélation à ses frères.
Paul ne peut vivre autrement sa relation à Dieu qu’en annonçant l’Evangile à
ses frères. Et en faisant cela, il réalise parfaitement le commandement du
Christ : « Comme le Père m’a aimé, moi aussi, je vous ai aimés,
aimez-vous les uns les autres». La charité manifestée par le Christ se
manifeste dans
Enfin, l’épître aux Ephésiens (3, 3) témoigne que l’Evangile pour Paul gagne en puissance : « Vous savez comment par révélation j’ai eu connaissance du mystère », « quelle intelligence j’ai du mystère du Christ » : « les païens sont admis au même héritage, membres du même corps, associés à la même promesse, en Jésus-Christ, par le moyen de l’Evangile » : Paul associe maintenant l’Evangile au « mystère » : dans la volonté de Dieu, l’Evangile, c’est-à-dire le contact avec le Christ, nous met en relation totalement renouvelée avec Dieu et avec nos frères. Dans l’Evangile partagé, c’est le Christ qui est présent en moi et dans les autres. Le mot « mysterion » a été traduit en latin par « sacrement ». L’Evangile de Paul, qui était au départ le Christ que je rencontre, puis le Christ que je vois chez mes frères, est maintenant le Christ sacramentel : c’est le même Christ qui se communique en moi et en mes frères, et le cœur même de ce Christ, c’est l’Eucharistie. C’est le sommet de la compréhension de Paul : un Christ sacramentel, un Christ qui continue à se répandre, par la célébration des mystères, c’est-à-dire des sacrements, comme cœur de la communion et de l’efficacité qui viennent de Dieu. Que du pain et du vin deviennent le Corps et le Sang du Christ, c’est plus qu’un miracle. Dieu seul peut faire cela.
Le temps de l’Avent ne conduit pas seulement à Noël, mais surtout à l’Epiphanie, qui n’est pas seulement les Mages, mais aussi le Baptême du Christ par Jean-Baptiste, et les Noces de Cana, c’est-à-dire le mariage entre Dieu et l’humanité. « Assurément, il est grand le mystère de la piété » (c’est-à-dire de la rencontre), « ce mystère, c’est le Christ, qui a été manifesté dans la chair, justifié par l’Esprit, contemplé par les anges, proclamé chez les païens, cru dans le monde, exalté dans la gloire » (1Tm 3, 16). Voici un seul verset, ciselé de manière inouïe, écrit par un Paul arrivé à maturité, qui arrive à dire en quelques mots la totalité de ce qu’il a compris du Christ, qui lui a fait parcourir le monde entier dans sa mission.